LE BILLET


Complainte pour mes ''Pieds-Noirs''.


Etait-ce bien une mare ? Plutôt un marigot...
Des grenouilles vivaient là et chacune y chantait,
Mais comme La Fontaine dans sa fable contait :
Des bœufs toutes et tous voulaient être les égaux.

Jamais on n'entendit pareille cacophonie,
Chacun, de ses voisins voulant couvrir la voix,
N'hésitant pas parfois, par quelque félonie,
A trahir sans remords ses amis d'autrefois.
Leurs cris si disgracieux de leur mare ne sortaient
Car il leur eût fallu pour diriger leurs voix
Un maître de chorale ou bien un député
A défaut, un lecteur, avec un porte-voix.

Ces batraciens stupides se faisaient concurrence,
Et sans s'en rendre compte, ils s'offraient aux hérons,
Aux goélands bruyants, aux cormorans gloutons,
Qui parmi eux piquaient leur facile pitance.

Et ce jeu-là durait depuis quarante années !
Et toutes ne juraient que par leur cher passé,
Celui, vous le savez, où tout le monde était,
Si beau et si gentil, une vraie félicité !

De ''là-bas'' pastéra, un yote devenait !
Le cabanon en planches en palais se changeait !
Tout juste s'il n'avait pas piscine avec sauna !
Les patos, l'entendant, se piquaient la rabia.

Dans leurs bouches oublieuses, les arabes, leurs voisins,
Leurs compagnons de jeux, et parfois même, leurs frères,
Devenaient tous pouilleux, tous sauvages assassins.
De ne plus les sentir, elles n'étaient pas peu fières !

Et certaines - têtes folles - oubliaient leurs parents
Et toute leur culture, perdant toutes racines,
Poussant le ridicule à effacer l'accent
Et elles gommaient bien sûr jusqu'à leurs origines !

Leurs mânes elles reniaient, de castes se paraient,
Et de leur filiation elles faisaient grand secret.
Chacune de s'inventer une grande lignée,
Et des plumes du paon en tout lieu s'affublait.

Elles niaient leurs pères : avant eux étaient nées !
Elles voulaient ignorer ceux dont elles descendaient :
Vignerons dépouillés, Andalous exilés,
Communards déportés; ou par Prussiens chassés…

De la cuisse de Jupé, sorties elles se disaient,
Certaines, pour se hausser, cavaliers se faisaient
Que cul de leur cheval, plus haut elles pétaient !
De leurs pères les mérites, ingrates, elles revêtaient.

Mais le temps s'enfuyait, les années défilaient,
Décimé par ceci, dévoré par ceux-là,
Le peuple batracien vit ses rangs s'étioler
Sa voix s'affaiblissait, son nombre recula.

Au fil des ans on vit l'eau de la mare partie,
Par la vase envahie et par l'âge trahie
Pourtant si coassante, si bruyante, qui l'eût cru ?
La gent de nos grenouilles à jamais disparut !

Plus aucun souvenir, dans la mémoire des hommes
Ne resta pour toujours, pour la postérité,
D'un peuple écervelé, des leçons du passé
Ne tirant nul bienfait, ou presque, c'est tout comme…

Bien avant que Chronos ne sonne la dernière,
Et tant que nous avons des forces en suffisance,
Il nous faut nous unir, taire les discordances,
Et derrière un seul chef aligner nos bannières.

Craignez, mes biens chers frères, et vous mes sœurs aussi
Le misérable sort des grenouilles guerrières,
Non contre l'ennemi sinon contre leurs frères !
Allah en est témoin : nous sommes à sa merci…


Mouloud Ben Tsiraoute, philosophe du Chéliff.