’Croquis, légendes et dits du Tell Algérien’’, de C. MAIRIN, Août 1893.

 

 

« Il est dix heures du matin et nous sommes au mois d'Août !

La locomotive essoufflée qui nous entraîne à la vitesse de vingt kilomètres à l'heure vient de s'arrêter.

Un employé de la gare circule le long du train en criant d'une voix nasillarde, difficilement compréhensible :

« Orléansville! Tout le monde descend ! »

Tout le monde descend en effet et s'achemine vers la cité dont les murailles trouées de créneaux de briques rouges qui dressent leur fente verticale devant nous.

Il fait chaud dans ces parages, à cette saison. Sur la route poudreuse et blanche que nous suivons, on voit sourdre de la chaussée, monter et vibrer dans l'air ambiant, des ondes fluides insaisissables que l'on croit cependant pouvoir saisir et qui nous brûlent les yeux.

A gauche s'érigent, immobiles, des pins épais ; tandis qu'à droite se développe la plaine grise, légèrement mamelonnée, pointillée de villas coquettes, bâties à la mauresque, avec des jardins verdoyants.

Au delà de ces jardins et de ces villas que le soleil enveloppe de ses rayons brille par instants comme un éclair.

C'est le Chélif qui roule, paresseux, son flot tiède sur un lit de vase gluante.

Voici la porte à double issue qui donne accès dans la ville proprement dite. Elle est grande ouverte et toute bardée extérieurement d'une épaisse tôle de fer fixée sur le bois par de solides boulons. Des créneaux sont pratiqués dans son épaisseur. On peut les fermer et les ouvrir du dedans.

Tout près, un corps de garde sur le devant duquel court une galerie couverte dort, silencieux et vide, à l'ombre de pins splendides dont les aiguilles tombées jonchent le chemin de ronde qu'ils couvrent de leurs branchages entrecroisés.

Orléansville, l'Asnèmm (1) des Arabes, le Castellurn Tingitanum des Romains, apparaît là-bas, loin de la porte franchie. Ce n'est guère, aujourd'hui encore, qu'un gros bourg avec les airs de cité que lui assurent la présence de nombreuses administrations, son titre de chef-lieu d'arrondissement.

Ses monuments publics sans architecture, sans beauté, sans grâce, lourds, bas, vieillots, ressemblent à des bâtisses quelconques, élevées à la hâte pour un usage différent et utilisées seulement par hasard, après coup.

La sous-préfecture et la mairie se confondent dans un alignement uniforme avec les maisons qui les étreignent de chaque côté. Les casernes hautes, grises et tristes aux tuiles creuses, semées d'une mousse terne, paraissent distiller chaque jour, à chaque heure du jour, le spleen par tous les pores des pierres dont elles sont construites. L'hôpital militaire, aussi vieux que les casernes, de même style, de même aspect, conviendrait mieux, avec ses hautes murailles, pour une maison de fous que comme établissement où les malades viennent chercher l'espoir de la guérison, un soulagement du moins aux maux qui les affligent.

Quant au tribunal, son aspect étrange, bizarre, rococo, ridicule presque, ne fait que souligner le dehors réellement sinistre de la prison qui le touche, qu'il peuple de condamnés, qu'elle pourvoie de prévenus, triste clientèle de mauvais sujets et de malfaiteurs.

Seul, le marché couvert, de construction récente, de forme gracieuse, jette une note de gaieté, d'élégance et de bon goût sur toutes ces laideurs de pierre et les fait heureusement oublier.

Orléansville pourrait aisément contenir quarante mille habitants à l'intérieur de son immense ceinture fortifiée. Il n'en possède guère que trois mille, partagés inégalement encore entre deux groupes de bâtisses séparés l'un de l'autre par un grand espace vide, jadis large ravin creusé par les pluies et que les hommes ont comblé : la vieille ville à l'ouest, la nouvelle ville à l'est.

La vieille ville, tracée par Bugeaud, sur l'emplacement des ruines et des débris de l'antique Castellum romain, renferme tous les édifices publics, tous les services administratifs. Elle reste comme figée définitivement dans sa forme première, dans le moule militaire, maintenant brisé, qui la façonna d'abord. Ce sont toujours les mêmes maisons qu'autrefois, allignées le long des mêmes rues invariables.

La ville nouvelle se développe, étend chaque année ses maisons neuves vers la gare qu'elle cherche à atteindre et qu'elle atteindra malgré les remparts qu'on se verra obligé de déplacer, de reculer, ou de laisser éventrer. Elle occupe peu à peu les terrains vagues, où les rues tracées d'avance dessinent un damier de tranchées et de remblais qui disparaîtront bientôt sous l'effort constant des truelles laborieuses.

Tout le long des trottoirs de magnifiques caroubiers interceptent les rayons du soleil, sertissent d'émeraude la blancheur un peu crue des façades et couvrent de larges faisceaux d'ombre la chaussée poudreuse où passent au grand trot de maigres haridelles, des fiacres antédiluviens dont la ferraille sonne à toute volée sur les pavés inégaux.

Au nord, encaissé entre des berges où croissent des tabagos et des tamarix, le Chélif triste et lent, humecte le pied des falaises alluvionnaires le long desquelles les remparts développent leurs bastions, leurs saillants, leurs rentrants, avec leurs créneaux et leurs embrasures ouverts, comme autant d'yeux vides par delà le fleuve, sur la plaine.

            En voiture ! La diligence nous emporte vers Ténès par la route départementale.

 

 

 

            Celle-ci franchit le fleuve sur un solide pont de fer et de pierre, traverse presqu'aussitôt le petit hameau agricole de La Ferme, se dirige d'abord droit au nord, pour obliquer ensuite à l'ouest entre deux rangées d'eucalyptus copieusement arrosés par les eaux dérivées du fleuve en amont, de Pontéba. Elle gravit une succession de petits mamelons roux; puis elle reprend, pour ne plus la quitter, la direction générale du nord, accompagnée longtemps encore par les eucalyptus.

Partout, la glèbe jaune et sèche, torréfiée, se fendille. Des chaumes épais, témoins d'opulentes récoltes, sont broutés, piétinés, écrasés par les troupeaux paissants, bœufs, moutons et chèvres confondus. Sur une colline voisine, bourrelet de terre isolé dans la plaine uniforme, des pins échappés au tranchant de la gadoumm (2) boivent le soleil par toutes leurs aiguilles, tandis qu'un jeune pâtre indigène assis à leur ombre éparpille autour de lui les sons graves et tristes de sa guesbâa (3) rustique.

Notre diligence est opiniâtrément suivie par une bande d’enfants, garçons et filles, criant sur un rythme traînard «  ia m’siou, âtini sourdi ! âtini sourdi, ia m’siou !» agrémenté d'un qualificatif honorifique qui va crescendo, du simple sarjann (4) jusqu'au gininar (5), au maréchann (6) et au soltann (7), quand ce n'est pas d'un énergique

« bènn kelb (8) » moins agréable, surtout moins flatteur. Mais cette dernière expression n'est décochée que si l'on s'obstine à ne point donner le sourdi sollicité.

Leur jetez-vous quelque menue monnaie? Ils se battent, se bousculent et crient à faire pitié. Dès que l'un d'eux a pu ramasser la pièce, toute la bande reprend joyeusement sa course, sa poursuite et ses sollicitations dans l'espoir d'une nouvelle aubaine. Cela dure jusqu'à ce que, fatigués de courir et de ne plus rien obtenir, tous retournent tranquillement sur leurs pas vers les tentes familiales.

Un arrêt : le temps de remettre le courrier au facteur qui l'attend au bas d'un léger koudia (9) couronné par un bordj qu'entourent de hauts eucalyptus, ces arbres des plaines par excellence. Le bordj trop étroit pour les contenir toutes, a laissé essaimer sur le mamelon qu'il protège des maisons toutes neuves et pimpantes : c'est Warnier.

Au sortir de Warnier, nous traversons l'oued Ouarènn, torrent desséché à cette époque de l'année, que l'hiver gonfle et fait mugir car ses berges, rongées et croulantes, attestent son oeuvre dévastatrice.

Nous montons sans cesse, continuellement, doucement, entre des champs nus, secs, arides, sans un arbre, sans une touffe de verdure pour rompre la monotonie désertique du paysage, pour reposer l’œil fatigué d'errer dans le vide,

Halte ! C'est un caravanseraï que la paix a transformé en ferme ; et, tout proche, presque en face, une ancienne smala (10) où campe une mechta (11).

Quel contraste et quel enseignement !

La ferme est un petit éden, parmi l'aridité d'alentour. Dans son jardin que borde, feston de verdure, une

haie de grenadiers chargés de fruits déjà gros, verdissent des carrés de légumes ; des mandariniers garnis de boules vertes, mandarines que doreront les soleils d'automne, des figuiers aux fruits sucrés. Une vigne en tonnelle suspend ses grappes vermeilles devant la maison que fleurissent en outre des rosiers remontants.

La smala est presque une ruine. Les arbres, les orangers qui n'en ont point été arrachés se dessèchent et meurent. Les murs s'éboulent, le crépi tombe, les tuiles manquent, et les chambres désertes ont des croisées sans vitre. Les tentes brunes, en poil de chèvre, s'accroupissent, insouciantes, à l'endroit même où des fleurs s'épanouissaient, embaumant l'air de leurs parfums, alors que les chevaux de guerre piaffaient et hennissaient dans les stalles visibles du chemin.

La ferme montre ce que peuvent l'énergie éclairée, l'initiative personnelle servies par la persévérance, par une intelligence active sans cesse tournées vers le mieux et par le travail assidu. C'est l'emblème de la civilisation bienfaisante et du progrès créateur.

La smala respire la décadence. Elle témoigne d'une façon irréfutable que l'apathie naturelle et le fatalisme religieux sont incapables, non seulement de créer, mais encore de conserver. C'est la marque du retour à la primitive nature, à la barbarie des premiers âges de l’humanité.

Quelques foulées de l'attelage nous amènent devant un coteau où s'épanchent un groupe de jolis euïounns (N.D.L.R. :ruisseaux ?) autour desquels croissent des joncs ornés de pompons bruns, des cypérus anguleux et des touffes de chiendent vigoureux. Des troupeaux paissent cette verdure, ou s'abreuvent longuement dans les cuvettes pleines d'une eau limpide pendant que de petites chèvres noires cabriolent en bêlant sur les tertres gazonnés.

« Voilà les Heumis » nous dit le postillon en désignant de son fouet un groupe de maisons arabes. Ces maisons appartiennent toutes au kaïd de la tribu du même nom. Le kaïd est un neveu de Si Henni, puissant personnage indigène, kaïd lui-même et marabout vénéré.

« Si Henni, fabuleusement riche, possède, affirme-t-on, plus de trente mille hectares de terres et ne cesse de s'arrondir. Comme tous les grands propriétaires fonciers indigènes il a réparti sur cette immensité un peuple entier de khoddèmms (12) doublés de disciples religieux, pauvres diables moins domestiques qu'esclaves, rivés au maître par la terre et par le fanatisme.

« Vienne une mauvaise récolte ! Pour ces infortunés, c’est la misère !

« Ils descendent alors (ceux-là ou d'autres) avec leurs femmes et leurs enfants dans nos fermes, dans nos villages, dans nos cités, hurlant famine. Nous les soignons, nous les nourrissons, nous les conservons à leurs maîtres qui les laisseraient impitoyablement mourir de faim par avarice devant leurs silos bondés de céréales, à moins qu'ils ne les engagent à « manger du vent ».

Encore quelques tours de roue et nous atteignons Trois Palmiers, village bâti sur une éminence que la. route contourne sans oser l'escalader. C'est un véritable nid de feuillage, nid un peu chaud toutefois. Il tire son nom

d'un groupe de palmiers-dattiers qui, du revers d'un talus, bordant la route à l'entrée du village - côté d'Orléansville - portent très haut dans les airs leurs palmes.

On en comptait cinq aux premiers temps de la conquête. Il n'en reste que trois et l'un d'eux même à demi rongé par le pied, ne tient plus debout que par un miracle d'équilibre. Il sera fatalement bientôt couché sur le sol qu'il ombrage encore, par quelque impétueux vent d'automne, par quelque tempête d'hiver.

Après les Trois Palmiers le sol accentue ses reliefs et ses accidents. Les coteaux avaient succédé aux collines basses : les monticules aux coteaux. Maintenant de véritables montagnes se dressent de toutes parts.

Nous montons sans cesse au pas des chevaux, par une succession ininterrompue de courbes arrondies, de boucles inattendues, aux flancs de ravins profonds, dans des marnes désagrégées que la moindre pluie délaye, fait glisser, limoneuse, dans les oueds, entraîne au Chélif et par le Chélif à la mer.

Oh ! les désolantes montagnes ! Elles vous enveloppent d'une indicible tristesse. Aucune teinte n'en souligne la grisaille uniforme. De buisson point ! D'arbre moins encore

Nul doumm (N.D.L.R. : palmier-nain), nul cèdra (13), nulle touffe de diss (N.D.L.R. : sorte de roseau utilisé en sparterie), ne vient jeter sa teinte réjouie sur ces espaces déconcertants, rompre la mortelle langueur de ces moroses paysages.

Partout les marnes bleuâtres, calcinées par un soleil incandescent, se soulèvent en larges écailles craquelantes, rugueuses, raccornies, clairsemées par endroits de carottes sauvages, aux tiges courtes et rousses qui vous endolorissent les yeux.

Enfin nous atteignons la crête de ce pâté montagneux.

Nous faisons une courte halte devant un des nombreux caravanséraï dont la route est jalonnée. Un monsieur et une dame, venus d'Orléansville, y trouvent leurs enfants, deux charmantes blondines aussitôt accourues et qui couvrent papa et maman d'affectueux baisers. Comme ils sont doux et bons ces frais baisers d’enfants que la vie n’a point encore meurtris ! Comme les petits enfants doivent être heureux d'avoir un papa et une maman pour les aimer de tout leur cœur !

En face de nous, vers le nord, la route précipite sa descente comme tout à l'heure, elle hâtait son escalade. Nous apercevons les détours, les boucles, les lacets qu'elle décrit avant de déboucher dans une plaine nouvelle où longtemps encore, dans le lointain, on peut suivre de l’œil sa piste blanche et droite. Au-delà, des montagnes assombries d'une altitude élevée, découpent nettement leur silhouette massive sur le fond bleu du ciel, barrant l'horizon d'une longue ligne noire.

Nous avons à peine quitté le sommet où nous étions arrêtés tout à l'heure que nous atteignons le Camp des Chasseurs, tant nos chevaux ont rapidement marché. Le Camp des Chasseurs est, me dit-on, une ancienne caserne de cavalerie destinée à protéger la route de Ténès à Orléansville. Je suppose aussi que c'était un poste militaire pour observer le pays d'alentour. Sur la gauche de ce camp, maintenant ferme importante, on découvre les frondaisons qui révèlent l'emplacement de Khalloul et de Cavaignac, villages prospères autour de Ténès.

A l'aride nudité des sommets déshérités que nous venons de laisser derrière nous, ont succédé la verdure, les pampres et les arbres. La solitude a fait place au mouvement et à la vie. Les exploitations agricoles se multiplient, les fermes suivent les fermes, l’air pimpant et joyeux. Le postillon remet à chacune d'elles son courrier : ici quelque journal, là quelque lettre, ailleurs des journaux et des lettres ou simplement un amical bonsoir !

La voiture roule sans cahots sur une chaussée bien unie entre deux colonnades de puissants eucalyptus sous un véritable dôme de feuillage où règne une délicieuse fraîcheur. La brise de mer fait frissonner et se balancer doucement les longues feuilles lancéolés de ces arbres si hauts et si gros qu' on les dirait centenaires, alors qu'ils ont à peine vingt ans.

Montenotte, où nous arrivons vers six heures du soir, est le village le plus rapproché de Ténès. Ses maisons basses le paraissent davantage encore dans la forêt d’eucalyptus sous lesquels il s'abrite et se dissimule. Il doit faire bon vivre dans ce coin verdoyant, plein de senteurs résineuses, quand la sève nouvelle monte, abondante, sous l'écorce et crève les bourgeons gonflés ; quand la terre se pare de fleurs de gazon et que les oiseaux commencent à chanter dans les branches et à tresser leurs nids.

Nous nous dirigeons vers les montagnes qui paraissent barrer net le passage de leur masse imposante et sur le flanc desquelles montent de la base à la crête les pins un peu jaunis, les thuyas bruns et la palette feuillue des lentisques.

Comment allons-nous franchir ces monts car on ne voit trace de route nulle part ?

A gauche, un peu en contre-bas de notre chemin, se creuse le lit, à sec maintenant, de l'oued Allalah. Nous le côtoyons depuis le moulin des Gorges. Il s'enfonce brusquement un peu en aval de ce moulin, dans une étroite et profonde déchirure de la montagne. Nous nous y enfonçons avec lui. La route taillée en plein roc, à coups de pic et de mine, côtoie d'abord la rive droite, franchit ensuite l'oued sur un pont oblique, bas et court, s'engage sur la rive gauche, où, toujours dans le roc, elle continue à épouser chaque sinuosité du torrent.

L'aspect de cette gorge longue de trois kilomètres, aux parois taillées à pic, comme à l'emporte-pièce, est à la fois effrayant et magnifique. La rivière se creuse un lit étroit, tourmenté, sinueux, dans la roche pure. Elle renferme encore quelques flaques où croupit, entre deux blocs éboulés et roulés, un liquide verdâtre, nauséeux qu'on ne peut raisonnablement appeler de l'eau.

La puissante carcasse de la montagne se dresse au-dessus de nos têtes à une hauteur considérable. Elle

nous écrase de sa masse énorme, de sa sauvage, de son agreste majesté. Quand on lève les yeux en l'air, on dirait que le ciel tourbillonne et que les bancs de pierre sont doués de mouvement. Il semble à chaque instant que des rochers entiers s'ébranlent, oscillent sur leur base, perdent l'équilibre et, des sommets vertigineux, viennent se

précipiter dans l'abîme avec un fracas, avec une vitesse d'avalanche. Par les jours de tourmente et d'orage, quand les éléments sont déchaînés sur la terre et sur les eaux, quand la mer mugit de fureur, quand l'ouragan hurle sa colère, la voix formidable des gorges doit rugir de douloureuses cantilènes, d'épouvantables refrains, d'infernales harmonies.

Dans les fentes menues du granit amoncelé, sur quelques rares plates-formes où les poussières ténues et les feuilles mortes charriées par les vents se sont fixées et transformées dans la pérennité des temps en terre végétale, de maigres arbrisseaux, noirs sur l'ocre des murailles, cherchent vainement à s'élancer vers le soleil, vers la lumière, vers la vie qui leur sont si parcimonieusement mesurés.

Des oiseaux carnassiers, grands aigles et vautours gigantesques, planent sur le gouffre béant aux aspérités duquel ils accrochent les nids inviolables où leur couvée vorace grandira sans alarme. Les courbes rapides qu’ils décrivent en leur vol pressé, leurs cris de colère ou d'appel ajoutent encore un frisson aux frissons ressentis, une beauté de plus à la beauté captivante de ces lieux étranges où l'homme paraît si petit et si faible ; la nature si grande et si forte.

Nous nous sentons soulagés, délivrés d'une oppression involontaire lorsqu'enfin nous dépassons ces gorges que les Titans eux-mêmes durent creuser et que nous voyons s'élargir l'horizon.

Devant nous la mer miroite, calme, avec des scintillements de lumière teintée de pourpre, de rose ou de lilas par les derniers rayons d'un clair soleil dont le disque flamboyant, masse de métal en fusion, rase la surface de l'eau et s'apprête à disparaître là-bas, bien loin, derrière l'écran bleu des flots endormis.

Au débouché même des gorges, entre la route qui les domine et la rivière qui les contourne, reposent quelques cubes de pierre négligemment alignés sur un monticule drapé encore de vieux pans de murs crénelés, de quelques tours ébréchées et branlantes : c'est le vieux Ténès, celui des Arabes et des Turcs ; un Ténès trop loin de la mer dont il est distant d'un kilomètre et trop près des montagnes qu'il touche. Son emplacement, à l'ouverture même des gorges, lui assure pourtant une ventilation permanente, ventilation dont il a grand besoin si l'on en juge par les monceaux d'ordures qui encombrent les rues.

Le Ténès moderne, le Ténès roumi est édifié sur un plateau spacieux dont deux des côtés s'affalent brusquement, l'un à la mer et l'autre dans l'Oued Allalah. De bonnes et solides murailles, percées de cinq portes ou poternes donnent à l'ensemble un air de force martiale qui captive et rassure à première vue.

Malheureusement, l'intérieur ne répond qu'imparfaitement aux promesses de l'extérieur. L'on croit pénétrer dans une cité coquette, jalouse de sa beauté, hélas, ce n'est qu'un grand village, mal entretenu sous tous les rapports, et profondément triste.

Ténès possède cependant deux places qui seraient ravissantes si les soins qu'elles réclament leur étaient donnés. Tout, au contraire, y est abandonné, livré aux caprices du temps et des éléments.

Hormis la justice de paix, l'hôpital militaire, les casernes aux trois quarts vides, il n'existe aucun édifice public digne d'attention, à moins qu'on ne veuille admirer des spécimens de laideur, comme l’église, affreux hangar de planches blanchies à la chaux et les halles, espèces de caves sans air, ni clarté.

Au nord, entre la mer et le pied du plateau qui supporte Ténès, sur une languette de terre à peine large de

quelques mètres, existent d'informes baraques microscopiques, sans autre ouverture qu'une porte étroite et basse, au toit incurvé sous le poids des tuiles, véritables taudis, d'où sortent, malgré les pots de basilic équilibrés sur le bord des gouttières, les vapeurs d'on ne sait quoi en décomposition : c'est la Marine où grouillent une marmaille crasseuse et des pêcheuses basanées, aux cheveux noirs et luisants.

Du haut des remparts on voit quelques jardins, étiolés rongés de soleil, s'étirer le long de l'oued Allalah et plus loin, le cap Ténès qui, hardiment, dans la mer profonde, avance sa colossale échine de rocs à la structure bizarre, semés de thuyas buissonneux.

Au pied du cap, on distingue les jetées du port, tentacules de pierre, lignes ternes dans l'opale des eaux, entre lesquelles se balance mollement un unique voilier.

Orléansville est une cité naissante dont le développement s'effectue régulièrement chaque année. Placée au centre d'une plaine fertile, sur les bords d'un fleuve dont les eaux dérivées par de multiples canaux fécondent de larges surfaces, c'est le centre vers lequel sont appelés à converger l'excès d'hommes et de produits de la plaine et des monts qui l'avoisinent.

Ténès est au contraire une cité qui se meurt. L'anémie d'êtres et de produits qui la dévore s'accentue chaque jour, ce n'est plus déjà qu'une bourgade. Pour peu que cela continue, elle ne sera bientôt qu'un village, à moins qu'on n'emploie d'énergiques remèdes pour la guérir ou qu'elle ne devienne une ville arabe sous des formes françaises.

 

                                                                                                Août 1893.

 

 

(1) Les Idoles. (2) Hache. (3) Le roseau et la flûte taillée dans un roseau. (4) Donne-moi un sou ô Monsieur.

(5) Sergent. (6) Maréchal de France. (7) Sultan. (8) Fils de chien. (9) Colline. (10) Caserne où les spahis vivent en famille et cultivent les terres d'alentour. (11) Portion de douar. (12) Serviteurs, ouvriers disciples religieux.

(13) Jujubier sauvage.