Le cinéma à Orléansville.

 

Mon premier souvenir de cinéma, c’était dans les années ‘’d’après la guerre de 39’’, dans une salle, Avenue Carnot. Elle était située dans une cour intérieure, une sorte de patio, fermée pas des grilles.

Pour la promotion de ce film, dont je n’ai nul souvenir, on avait distribué des programmes en carton en forme de gibus et cela m’avait émerveillé.

            Plus tard, il y eut deux salles, situées toutes deux dans la rue principale, la rue d’Isly, mais aux extrémités opposées de celle-ci. Vers l’ouest, près de la Place Paul Robert et de la Brasserie Fauchois, devenue La Rotonde, se tenait ‘’Le Splendid’’, alors qu’à l’autre extrémité, sur le trottoir opposé, vers les portes de la gare, face à l’Institution Ste Jeanne-Antide, que tout le monde connaissait sous le nom d’Ecole des Sœurs, on trouvait le ‘’Comoedia’’.

            Le propriétaire de ces deux salles était M. Marcel Courjon, réputé pour ses coups de gueule et ses énergiques interventions contre les fauteurs de trouble ou les resquilleurs qu’il jetait à la rue sans ménagements… Il faut dire à sa décharge qu’il n’était pas facile de faire respecter l’ordre, surtout lorsqu’il programmait un western, ou un Tarzan ou encore un film égyptien ou indien au Comoedia et que la foule des ‘’arabes de la montagne’’ - entendez par là des campagnards - se pressait au ‘’cilima’’ en une cohue tumultueuse frisant l’émeute dans le hall d’entrée afin d’approcher à temps du guichet vitré dans lequel se tenait, pimpante, fardée et souriante - quoique parfois un peu crispée par l’ambiance explosive - Madame Courjon, détentrice des tickets magiques. En effet, les burnous se pressaient, s’injuriaient, jouaient des coudes jusqu’à en perdre leur turban ou leur chéchia de feutre rouge, ou leur calotte tricotée, pour accéder à la sainte ouverture où ils obtiendraient, en échange de quelques piécettes, le fabuleux ticket, haut brandi avec un sourire de défi et un cri de joie, qui leur permettrait, après que Kadda, l’employé posté à l’entrée de la salle en aurait déchiré un angle, d’accéder au saint des saints où la félicité les attendait…

Si, malencontreusement, la sonnerie annonçant le début imminent de la séance se déclenchait, on en arrivait à la bagarre générale !

Mais ‘’Marcel’’, d’un coup de gueule, faisait arrêter l’intempestive sonnerie que l’opérateur, proscrit dans sa cabine de projection, avait déclenchée sans se rendre compte des conséquences dramatiques qu’il provoquait là. Cela stoppait net les rixes en cours mais la bousculade des impétrants, anxieux de risquer de manquer une miette du spectacle promis par les alléchantes affiches placardées sur les murs extérieurs, s’accentuait.

‘’Marcel’’ ou Kadda allait de temps à autre jeter un œil dans la salle pour voir si elle pouvait encore contenir quelques-uns des candidats en attente.

Si par malheur, on annonçait que la salle était comble, alors fusaient les malédictions et les injures sur la tête de Kadda d’abord et ensuite sur ‘’Marcil’’. Il fallait immédiatement que ‘’Marcel’’ programme à la suite une ‘’séance de rattrapage’’ pour les malchanceux sinon, personne n’aurait pu retenir les excités.

Il avait, bon gré mal gré, inventé le cinéma en continu…

Avec une promesse de réduction, les déçus ressortaient et allaient s’asseoir au bord du trottoir ou contre le mur, fermement déterminés à ne pas manquer la séance promise. Alors, à l’intérieur du Comoedia, la porte d’accès était refermée et la projection commençait, dans un silence quasi–religieux.

Commençait aussi alors, pour les rejetés, un véritable supplice de Tantale car, lorsque l’intrigue du film se faisait plus active, lorsque, dans le western, la cavalerie arrivait, ou que Tarzan triomphait du crocodile, ou bien encore que Chita, sa guenon, faisait quelque bêtise, ou qu’une bagarre se déclenchait à l’écran, le bon public qui vivait dans le film et faisait corps avec les acteurs, s’exprimait spontanément, explosait littéralement en éclats de rire ou en cris de peur, en huées ou en hurlements d’enthousiasme : « Ayya ! Ayya ! Oui ! Oui ! Allez ! Allez ! Vas-y ! » ce qui décuplait l’envie et les regrets des exclus de la fête ! Ils se lamentaient en se prenant à témoin les uns les autres, avec des gestes fatalistes, secouant la tête, la mine désespérée.

Que dire alors lorsque le héros gominé du film d’amour made in Calcutta ou Le Caire se penchait sur l’héroïne pour lui prendre un baiser ! Là, les hurlements explosaient : « Ya haoudji ! Chouf ! Adrob’ ha ! Aâtél’ ha ! » (Hou là là ! Regarde ! Tape la ! Donne-lui !) c’était la jubilation suprême, la jouissance totale et la clameur s’entendait loin, bien loin de la salle fermée !

C’était de la vraie folie mais les sièges étaient suffisamment rustiques pour résister au délire des spectateurs.

Lorsque la pellicule flambait et qu’il fallait arrêter la projection pour pouvoir recoller avant de reprendre ou bien quand le changement de bobine tardait un peu, ou s’il fallait remplacer les charbons de la lampe à arc, les spectateurs tambourinaient sur le sol, les murs et les sièges en scandant : « Raboursi ! Raboursi ! » et sifflaient à s’en percer les tympans ce qui faisait bouillir ‘’Marcel’’ de rage.

            En été, la climatisation n’existant pas, vous vous en doutez bien, le toit du Comoedia s’ouvrait pour donner un peu de fraîcheur aux spectateurs. Cela arrangeait bien les garnements qui, au prix d’une escalade des remparts tout proches ou des pins voisins, pouvaient entrevoir une partie de l’écran, mais la résine poisseuse et les éraflures de l’agressive écorce sur les jambes décourageaient les moins téméraires, ou les moins agiles. Des mûriers étaient plus proches du mur extérieur de la salle et il était bien plus facile d’y grimper mais là, la place étant réputée, il ne fallait pas craindre de se percher de bonne heure pour avoir une place de choix, si toutefois, Kadda ne surgissait pas pour nous déloger, bâton à la main…

Chaque séance était invariablement composée de la sorte : en entrée, des actualités ‘’Movietone-Fox’’ dont j‘entends encore la musique et dont je revois les bondissantes gymnastes féminines. Suivaient les ‘’lancements de films ‘’ et un ‘’documentaire’’ de court métrage ou ‘’p’tit film’’.

Intervenait alors l’entracte qui permettait d’aller faire quelques pas pour se détendre ou fumer à l’extérieur, d’acheter des ‘’bli-blis’’, pois-chiches grillés, ou des ‘’caoucaos’’, des cacahuètes en coque, ou des amandes grillées avec leur peau et salées, qui me font encore saliver, et que des yaouleds, pour une pièce en laiton ou en aluminium, nous vendaient, emballés dans des cornets de papier-journal. En été, à l’extérieur on trouvait des marchands de ‘’calentita’’, ou de ‘’sfindj’’, zlabias et autres ‘’mokrouds’’ qui étaient pris d’assaut. D’autres vendeurs proposaient des ‘’Sélecto’’, des ‘’Crush’’, qu’ils tenaient au frais dans des seaux en tôle galvanisée remplis de morceaux de glace et qu’on lampait au goulot. Parfois, un pâtissier déléguait un employé qui nous proposait, maintenues entre deux gaufrettes, des tranches napolitaines qu’il fallait promptement lécher sous peine de les voir s’écouler entre les doigts. De temps à autre résonnait la crécelle ou la claquette d’un marchand de ‘’zoublies tout chaud’’ !

Ensuite, c’était le ‘’grand film’’ !

 

            Mon copain Christian Moschetti habitait une maison mitoyenne du Comoedia et nous avions l’habitude de nous retrouver quelquefois chez lui pour jouer aux cartes ou, plus tard, pour échanger et savourer une ‘’strafinch’’, une ‘’Extra-Fine’’, ces cigarettes Bastos en emballage cartonné blanc garni à l’intérieur de papier sulfurisé bleu ou une ‘’Brazileñas’’ Job.

Adolescents, nous nous asseyions parfois sur les marches d’entrée de la maison pour bavarder et gaspiller le temps des loisirs.

Etait venu l‘époque des ‘’évènements’’, et les distractions étaient devenus rares, en raison du danger que présentait le moindre déplacement.

            Durant les séances de projection au Comoedia voisin, les larges portes à deux battants qui donnaient sur la rue étaient strictement refermées et cadenassées pour des raisons évidentes de sécurité.

Un après-midi, alors que nous étions deux ou trois camarades à fumer sur les marches, une grand bruit sourd retentit, provenant de la salle de cinéma. Un grondement assourdi : les portes verrouillées s’enflèrent, comme si elles s’étaient dilatées ! Une fois, puis deux fois et alors, cédant à la pression, elles vomirent en s’écartant un flot de spectateurs hurlants qui, littéralement, se déversa sur le trottoir en un tas confus de corps mêlés. Une grenade explosive avait été lancée dans la salle. Sous l’effet de la panique, tous les spectateurs s’étaient rués ensemble vers la sortie principale, oubliant les sorties de secours. Par chance, en dehors de quelques contusions, ou peut-être de fractures légères, dues à la bousculade, il n’y eut pas de blessé du fait de l’explosion de la grenade elle-même.

Le bruit que ses quadrillages avaient fait sur le carrelage avait été identifié par des amis qui étaient dans la salle.

Ce qui fit que, plus tard, déjouant les contrôles, un de mes camarades introduisit un galet qu’il avait pu soustraire à la fouille au corps qui se pratiquait pourtant systématiquement à l’entrée de la salle. Par des chuchotements, une fois l’obscurité faite dans la salle, on nous prévint d’avoir à rester calmes …

Le plaisantin lança alors, en le faisant rouler sur le sol, le caillou sur le carrelage de la salle. L’effet fut immédiat : panique générale des non-initiés, se précipitant en hurlant vers les issues de secours qui étaient maintenues ouvertes mais gardées. La salle fut éclairée et ‘’Marcel’’ vint voir dans le coin habituel des jeunes pour savoir qui était l’auteur de cette morbide plaisanterie. Personne ne pipa mot : la plaisanterie était d’un extrême mauvais goût. Bien qu’il n’y ait pas eu, par miracle, de blessé à déplorer, toute la bande solidaire des jeunes fut alors, en bloc et sans distinction, exclue du cinéma…

Le ‘’Splendid’’ était plus ‘’sélect’’. D’abord du fait des tarifs pratiqués, justifiés par un plus grand confort qu’au ‘’Comoedia’’ puis en raison des spectacles et des revues artistiques qu’il présentait mais aussi parce que les programmes y étaient plus recherchés, plus intellectualistes.

Marcel Courjon annonçait ces programmes d’une semaine pour la suivante. Il avait innové en employant un homme-sandwich mais avait abandonné ce procédé d’annonce, probablement mal ressenti, se contentant de placer le panneau double bien en évidence au passage des badauds, sur le trottoir très fréquenté des promeneurs.

Il était, là encore, inventeur et précurseur de ce que l’on nomme à présent le ‘’stop-trottoir’’.

Ce tableau double, peint en noir, était rempli à la craie blanche et portait le jour, l’heure, le titre et le nom du metteur en scène du film ou de l’artiste prévu.

Un beau jour, la rue d’Isly retentit des vociférations tonitruantes de ‘’Marcel’’.

On crut qu’il avait été atteint par un projectile ou blessé d’un coup de boussaadi.

De fait, il avait bien été blessé mais, heureusement, seulement dans son amour-propre :

un petit plaisantin avait remplacé les mentions du panneau publicitaire par l’annonce suivante :

« Demain, relâche en couleurs avec Marcel Courjon et son ensemble vocal. »

Il a mieux valu pour lui que le farceur reste inconnu de notre ‘’Marcel’’ …

Cette farce – et la réaction attendue de ‘’Marcel’’ - fut pendant longtemps un sujet de réjouissance des Orléansvillois.

 

Plus tard, un troisième cinéma fut créé : l’Orléans.

Il bénéficiait du dernier cri technique et architectural, de fauteuils confortables et numérotés, avec une scène qui lui permettait d’accueillir de grandes vedettes de la chanson, tel Marcel Amont, ainsi que des ballets, etc.

Il y avait également un balcon, très recherché car, de la position privilégiée du premier rang, on ne pouvait rien perdre du spectacle.

Après de cessez-le-feu du 16 mars 62, et avant l’indépendance, les gens du FLN agissaient à leur fantaisie sans intervention de l’armée française qui, d’après les accords d’Evian, devait garantir les populations contre les excès et les exactions… On sait ce qu’il en est advenu.

Quelques jeunes arabes de la ville – les rebelles de la 25ème heure - jouaient soudain aux moudjahiddines.

Ils avaient revêtu des treillis kaki, avec insignes cousus, rangers et ceinturon et ils paradaient en narguant la population.

Lors d’une séance de cinéma à l’Orléans, l’un d’eux monta au balcon et prétendit, au nom de son appartenance au FLN, faire déplacer des clients déjà installés à leur place numérotée au premier rang pour s’y mettre, lui.. La discussion s’éternisa puis s’envenima, le djounoud injurieux menaçait de porter la main sur les spectateurs assis lorsque la lumière de la salle s’éteignit…

On releva au rez-de-chaussée le vaillant fellagha, inanimé après une chute inexplicable et inexpliquée depuis le balcon…

Voilà ce qu’était, ‘’de mon temps’’ le cinéma à Orléansville…