Le départ

ORLEANSVILLE, Mai Juin 1962. C'est décidé, les exactions du FLN, de la force locale et des ATO se multipliant, sans intervention de l'armée française qui disparaît comme neige au soleil, il faut se résoudre à partir...
"Le temps, trois ou quatre mois, qu'"ils" se massacrent entre eux et après on reviendra", comme dit le grand-père Amédée MINO, 78 ans. D'ailleurs, "il a fait VERDUN", donc il sait ce qu'il dit, l'Ancien ...
On y croit, on veut y croire.
Mon frère aîné étant déjà réfugié en France, suite à des persécutions policières et aministratives, il me revient d'être désigné d'office pour aller à ALGER réserver les billets de bateau pour toute la famille à destination de MARSEILLE ou SETE, ou PORT-VENDRES, ce qu'on pourra trouver ... s'il en reste.
Ce matin, il fait une journée magnifique et, de très bonne heure, la 404 turquoise de ma mère est prête. M'accompagneront : le pépé MINO, Andrée, ma jeune épouse ( nous nous sommes mariés le 28 Avril 62 à ORLEANSVILLE) et un voisin plus âgé que moi, Coco BELAICHE qui, lui aussi, doit aller prendre des places pour sa famille et profite du voyage.
Nous emportons peu de bagages car, une fois les passages assurés, nous reviendrons pour emmener les autres membres de la famille.
Mon grand-père a emporté son inséparable mallette de voyage en cuir rouge dans laquelle il range méticuleusement sa trousse de toilette en cuir ... rouge elle aussi, garnie d'une quantité d'accessoires qui m'a toujours impressionné. Il emporte aussi des "changes complets" de "linge de corps", des chemises empesées et une paire de chaussures, des "Richelieu" en cuir ... rouge, magnifiquement briquées et lustrées ... "à la glace de Paris" comme diraient nos "yaouleds t'ciri dja" (les petits cireurs des rues)
Nous voilà en route . Premier barrage routier à PONTEBA, 6 km vers ALGER.Contrôle par des militaires. Ils ont des calots de l'Infanterie Coloniale. Accueil correct, sans plus. Ils nous avisent néanmoins qu'il y a des barrages de diverses origines sur ALGER. Pour devancer le "colo", je m'avance vers le coffre de la 404. "Pas de fouille" me dit-il.. Je remercie en forme de plaisanterie : "Chapeau la Colo!" - "Roulez!" Nous repartons. La conversation s'oriente vers les barrages à venir. "Ceux-là, au moins, c'étaient des nôtres "dit Pépé.
AFFREVILLE. 90 km. Nouveau barrage : chicanes, chevaux de frise, abris de sacs à terre : c'est plus sérieux. Les soldats sont tous arabes, hirsutes, pas rasés, dépenaillés mais bien armés. Ca sent le FLN à plein nez ! D'un signe de sa main levée, le premier nous arrête. Je présente les papiers du véhicule et mon permis de conduire. Le quidam jette un oeil dessus puis dans un sabir approximatif : "kouartit' les autres !" ( papiers des autres). Je recueille les papiers de mes passagers et les lui présente. J'entends le grand-père : "il ne sait pas lire, il a pris ma carte d'indentité à l'envers !" Heureusement ; le fellouze n'a pas entendu."Fetech'" ordonne un deuxième fell, abrité derrière des sacs à terre. J'entends le glissement métallique d'une culasse de P.M. qu'on arme dans mon dos ! Le second fell "couvre" le premier qui va fouiller le véhicule. Tout le monde descend de la 404. Le fell regarde sous les sièges et dans les vide-poche. Il se redresse et lance à l'autre : "N'fetech' l'mra ?" (je fouille la femme?) L'autre éclate de rire. A l'idée que le sagouin puisse tripoter ma femme, je sens que je vais faire une grosse c...
Afin d'éviter toute dérive, je pousse le militaire vers le coffre de la voiture que j'ouvre. Il s'approche, prend une valise, l'ouvre et commence à la vider en posant les vêtements à même le sol. Je proteste et il me regarde d'un air étonné : il se demande sûrement ce que je trouve d'anormal à poser par terre, dans la poussière, le linge amoureusement plié et repassé par ma mère et ma grand'mère. Pour éviter de tout salir, je prends chaque pile de linge que je sépare des autres en montrant qu'il n'y rien entre les pièces de linge, puis je pose le linge sur une autre valise et ainsi de suite. Peu confiant, le fell glisse sa main après moi sous le linge. Pendant ce temps, je prends la mallette du grand-père, je l'ouvre et je commence à soulever le linge qui s'y trouve, puis je saisis la trousse de toilette. Le fell l'ouvre lui-même et sort un à un les ustensiles qu'elle contient en les montrant et en commentant à haute voix à l'adresse de son compère qui s'esclaffe en ouvrant des yeux ronds. Je continue ma préparation en passant aux "Richelieu" en cuir rouge. Je glisse ma main dans la première chaussure qui contient une paire de chaussettes de rechange et des supports-chaussettes. Puis, c'est au tour de la deuxième. Un affreux frisson me transperce, des foumillements parcourent mes doigts et mon souffle s'interrompt : je viens de sentir, là, sous mes doigts tétanisés,au fond de la chaussure, le revolver du grand-père, un 8 mm de poche avec détente repliable ... En une fraction de seconde, je devine la réaction des fells s'ils découvrent cette arme. A tous les coups on gagne la rafale !

Je constate que le fell est encore occupé à ranger tant bien que mal les ustensiles , aidé par le pépé, raide et pâle comme un mort. Plus qu'une solution : au bluff ! Je prends un air agacé et je lance au fell : "Ca suffit maintenant, hein ?" et j'exhibe ce que j'espère être le moyen d'échapper à la rafale : un laissez-passer du FLN, un simple feuillet quadrillé 5x5 portant quelques lignes manuscrites en arabe et le tampon vert de la Wilaya IV, Secteur IV. ( Je l'ai obtenu quelques jours plus tôt à MONTENOTTE, où j'étais Directeur d'Ecole, dans l'école occupée par le FLN, par un de mes anciens élèves à qui je me plaignais des innombrables contrôles routiers que nous subissions. A tout hasard et pour ne pas lui ôter ses illusions sur le pouvoir dont il était nouvellement investi, j'avais accepté et rangé le document dans un des pochettes transparentes de mon portefeuille).
Revenons à AFFREVILLE. Le fell, d'abord interloqué par mon apostrophe, jette un coup d'oeil sur le papier. Visiblement, Pépé a raison, il n'y comprend rien. Alors, il me repousse violemment avec son fusil. Je proteste énergiquement : si ça ne marche pas, on est perdus. Je brandis le laissez-passer en vociférant que c'est une honte, que je me plaindrai. La tension est extrême. Ca peut "péter" d'un instant à l'autre. J'essaie de prendre un air supérieur et je lance à l'adresse du second qui se comporte comme un "chef" : "Adac tââr khaoua! (cela vient des frères)" " Djib ! ( donne)" répond-il. Je lui mets le papier sous le nez, tremblant de fureur (je crois plutôt que c'était la frousse qui me donnait ce tremblement). Il ne manifeste aucune réaction. Pourtant, il l'a lu, c'est sûr. J'ai vu ses lèvres "anoner muettement" ...Il lance alors : "Chif de poste !"
Un autre militaire avec des barrettes de lieutenant s'approche. Le fell lui présente le document tout en commentant la situation. Il lit et s'avance vers moi qui n'en mène pas large. Il salue militairement et s'enquiert de l'incident. J'explique que son homme se comporte malproprement et que je m'attendais à plus de considération vue la recommandation qu'il a en mains...
Et ça marche !!!
Il ordonne au fell de remettre tout en place, ce que celui-ci fait en maugréant, tête baissée.
D'un théâtral geste d'autorité, aussi ample que majestueux , l'"officier" fait signe de dégager les chevaux de frise. Sèchement, il me rend le sauf-conduit , salue et fait le signe de circuler, en roulant des bras, comme il a vu faire aux agents de la circulation...
Le barrage franchi, je laisse éclater ma colère, aiguillonnée par la trouille, contre mon pépé, colère d'autant plus grande que la trouille a été forte. Les autres finissent par comprendre : ils me croyaient devenu brusquement fou, n'ayant rien vu de la fin de ma fouille. On s'arrête au bord de la route, à l'ombre, pour reprendre nos esprits et là, tout le monde va "au petit coin" pour se soulager d'une tension insupportable. J'essaie de faire comprendre à Pépé ce qu'il nous a fait risquer et je voudrais le persuader qu'il faut se débarrasser au plus vite de son cher "pétard" avant un autre barrage. J'ouvre devant lui sa mallette en cuir rouge pour montrer aux autres l'objet de l'incident.
Pépé bondit et, avant que je puisse esquisser le moindre geste, il s'est emparé de son revolver. Impossible de le lui reprendre. Il rentre dans l'auto et là, il le glisse dans la ceinture de son pantalon, la main refermée dessus, là où on n'osera pas aller le chercher ...
Son voisin de siège, à l'arrière est Dédée, mon épouse... Quelques kilomètres plus loin, prétextant un nouvel arrêt-pipi, sur un clin d'oeil de connivence, Coco et moi nous nous isolons. Le pépé ne descend pas de l'auto. Il ne doit sûrement pas serrer que le revolver ... "Si Coco et Dédée changeaient de place, pour varier?" Sur un clin d'oeil furtif, ma femme comprend qu'il y a une raison à cette permutation.
C'est fait. On repart. Nous somme tendus, angoissés : une autre fouille et c'est peut-être la fin du voyage ou pire ... Plus nous approcherons de la capitale, plus il y aura de contrôles, c'est certain !
Pépé est intraitable :" Pas question que je jette mon arme dans la nature d'ailleurs elle pourrait être utilisée pour faire un attentat!" Je songe à utiliser la force pour récupérer l'arme mais, s'il venait l'idée à Pépé de l'utiliser contre lui-même ou contre nous ?
Heureusement l'un de nous trois a dû prier et cette prière est exaucée. La baraka est avec nous. Pépé Amédée, fatigué par ces émotions, finit par s'endormir, la bouche grande ouverte, à grand renfort de ronflements, appuyé dans l'angle de la banquette. Coco guette. Le pantalon de Pépé est muni d'une providentielle fermeture "Eclair"...Vive le progrès! Coco approche sa main. Je règle mon rétroviseur pour suivre l'opération et communiquer par mimiques avec Coco. Un brutal ronflement du Vétéran remet tout à zéro. L'approche recommence. Cette fois, Coco saisit le curseur de la fermeture Eclair et, millimètre par millimètre, ouvre délicatement la braguette. La main qui enserrait le revolver est relachée, détendue et Coco n'a aucune difficulté à extraire l'objet de ses manoeuvres. Il prend l'arme, me la passe et referme la crémaillère. Ouf ! Je glisse le 8 mm sous ma cuisse.
Nous sommes en banlieue d'ALGER, au GUE DE CONSTANTINE. Il y a beaucoup de passants. Je ne peux pas m'arrêter pour jeter le revolver. On pourrait le ramasser et nous identifier! Quelle situation !
L'HARRACH! Le pont de l'Oued HARRACH avec ses poutrelles en ferraille rivetée. Je ralentis. Je serre un peu à gauche de la chaussée et, par la fenêtre, à toute volée, je lance le revolver. Bien tiré! Le 8 mm passe entre les croisillons et disparaît à jamais, 10 m plus bas, dans l'infâme liquide brun-rouge et nauséabond qui devrait être de l'eau. "OUAIS!" lancent mes deux passagers éveillés. On est sauvés !... Pour le moment. Au cri de joie, pépé se réveille. Il se tâte ... Il lui manque quelque chose. Mais le sommeil a dû lui porter conseil car il n'explose pas quand je lui avoue le sort que j'ai réservé à son "pétard". Je le console en lui disant que son inséparable 8 mm est définitivement perdu pour tout le monde et qu'ainsi, ni les fells, ni les gendarmes - qui lui ont déjà volé toutes ses autres armes de chasse - ne l'auront : son arme ne sera pas abandonnée à l'ennemi. "Un peu comme DURANDAL, tu te rappelles, Pépé ? - Mouais !"
Nous croisons plusieurs manifestations FLN que nous sommes étonnés de franchir sans encombre. Plus tard nous apprendrons que notre immatriculation 9H, ORLEANSVILLE, nous a certainement préservés des attaques. Les véhicules 9A, ALGER, étant systématiquement "caillassés". Nous arrivons à l'hôtel CENTRAL TOURING HOTEL, près du Square BRESSON et du TANTONVILLE. C'est le seul et unique hôtel que ma mère fréquente à de rares occasions, lorsqu'elle "descend" quelques fois à ALGER pour commander en direct pour son magasin, des sacs à main chez le Chinois, Rue d'Isly, ainsi que des robes, des chapeaux et des dessous féminins, rue BAB AZOUN ou ailleurs.
Nous avions été bien avisés de retenir des chambres : le hall de l'hôtel est envahi d'une foule de personnes affolées qui cherchent à se loger pour pouvoir aller prendre des billets de bateau ou d'avion à MAISON-BLANCHE. Dans cette cohue s'échangent des informations sur les horaires d'ouverture des bureaux, les conditions de circulation et de sécurité : "Ne passez pas par la Rue MICHELET, il y a un barrage des ATO qui ont tiré sur des passants. La Route moutonnière est occupée par l'ALN, on dit qu'ils enlèvent les jeunes femmes... L'OAS a fait sauter la préfecture voisine ..." Confusion et désordre!. Faux bruits, hurlements de sirènes, échos de fusillades. Alger est en pleine déliquescence.
Nous déchargeons les valises et les rangeons dans les chambres qui nous étaient réservées. Afin de libérer une des chambres, nous nous regroupons dans la même.
Il faut aller aux nouvelles sur les quais.
Seul Coco m'accompagnera. Pépé a consigne de garder "ma Dédée" et de ne sortir sous aucun prétexte en notre absence.
Nous prenons la 404 et roulons pour rejoindre le port. Nous sommes déviés plusieurs fois par des ATO. Nous aboutissons Place du Gouvernement d'où nous comptons descendre vers le port.
Sur la place, à un arrêt de bus, un barrage : sacs à terre, etc. Il est tenu par des ATO, équipés comme nos CRS."Halte! Contrôle! Mains en l'air! Descendez lentement du véhicule! Papiers! Fouille!" Nous sortons de la voiture. Fouille au corps, bras levés. Un ATO, hargneux et agressif jette un oeil sous les sièges, dans les vide-poche, il soulève la banquette arrière.
"Vous êtes pas de l'OISE ?
- ??? Comment ? Qu'est-ce que vous dites ?
- L'OISE ! : O - A - S ! Tu comprends pas ?
- Non, nous on vient d'ORLEANSVILLE... On connaît pas.
- Ouvre le coffre ! "
J'obtempère, sourire en coin : il va en être pour ses frais le "boudjadi en uniforme" : le coffre est totalement vide.
Soudain l'ATO, comme mû par un ressort, fait un bond en arrière en poussant un cri. Il porte la main à son pistolet. J'entends un bruit de culasse qu'on arme : un autre ATO, plus "fûté", s'est perché sur le toît de l'abri-bus et nous braque avec son P.M.
Figé, je demande : "Mais qu'est-ce qui vous prend ?"
D'autres ATO nous encerclent, menaçants. Je comprends vaguement en arabe qu'il y a quelque chose dans mon coffre qui effraie ces messieurs. Ils répètent plusieurs fois : OAZE!, BOMBA! KOMBOULA!. J'avise un porteur de galons et je lui demande ce qui se passe. Il me conduit à l'arrière de la 404 et me montre ce qui les effraye tant : deux paquets cylindriques de la taille d'une bouteille d'un litre, enveloppé de papier kaki avec des inscriptions et références type militaire.
Je tente d'expliquer : "Ce ne sont que des paquets de coton." Le galonné me dit en me mettant son pistolet sous le nez : "Tu sors ça doucement, autrement ...
- D'accord, mais il n'y a rien à craindre." Je dûs sortir les deux paquets suspects. Tous les ATO étaient à présent réfugiés derrière leurs sacs à terre ... Coco, toujours les mains en l'air, adossé à la 404.
Je dûs décortiquer les emballages et étaler tout le coton sur le carrelage pour démontrer que ce n'était pas une bombe ou de l'explosif. (Ce coton non cardé était destiné à rembourrer les attelles en cas de fracture et les infirmiers de MONTENOTTE m'en avaient fait cadeau "pour lustrer ma voiture" au moment où, sur ordre, ils devaient tout détruire : médicaments, plasma, sang, etc. avant de quitter les lieux...)
Nous n'en menions pas large. Enfin, devant l'évidence, on nous rendit nos papiers... avec la liberté. Coco en vomit de peur.
Pour mon compte, j'estimai que la journée avait été assez mouvementée et décidai de remettre au lendemain ce que je n'avais pu faire le jour même ...
"Radoua n'choufou!"(Demain nous verrons).
Je remisai la 404 dans un garage proche de notre hôtel et nous regagnâmes notre chambre. Je m'écroulai sur le lit, littéralement vidé de toute énergie et m'endormis illico.
Le lendemain, dès l'aube, nous descendons, à pied cette fois, vers le port.
Sur les quais, une immense foule hagarde s'amassait contre les hautes grilles qui fermaient l'accès aux bureaux des compagnies maritimes.
Nous nous mêlons aux gens pour nous renseigner. Certains attendent depuis plusieurs jours ... D'autres se risquaient même à dormir sur place en dépit du couvre-feu pour éviter qu'on leur vole leur voiture. On disait que même les véhicules garés sur la terrasse des bâtiments des compagnies maritimes en attente d'embarquement étaient redescendus et disparaissaient au nez et à la barbe des policiers ... complices ou désabusés.
Coco et moi prenons place dans la file ... Quelques heures et quelques mètres plus tard, le soleil commence à brûler. Je me suis "habillé" pour aller à ALGER : je porte un costume "Prince de Galles" marron en TERGAL et une chemise en nylon jaune paille. Mon épouse y tenait, mais ce n'était vraiment pas la tenue adéquate pour ce voyage-là ...
Soudain, d'un camion militaire qui passait à ras de la file d'attente, part une rafale d'arme automatique. Comme moi, les milliers de malheureux candidats au départ se jettent au sol. Les femmes hurlent de terreur, les enfants pleurent.
Le militaire auteur de la rafale arbore, à quelques mètres de moi, un sourire radieux de satisfaction. Tout l'équipage du camion s'esclaffe, se montrant du doigt les gens en mauvaise posture.
Le nez dans la poussière, l'envie me prend de bondir sur le camion et de leur faire bouffer du plomb ... Coco me devine. Couché contre moi, front à front, il me ceinture et chuchote : "Fais pas le con, il n'est pas seul. Regarde!" En effet, le camion était le véhicule de tête d'un convoi... Le camion s'éloigne. Les gens se redressent, s'époussètent. On pleure et on geint, les genoux et les coudes meurtris...
Soudain, des cris. Un européen d'une cinquantaine d'années court derrière une 4 chevaux RENAULT marron poussée par 5 ou 6 jeunes arabes. Ils distancent le malheureux qui, épuisé, s'effondre sur le sol et crie de désespoir : "On m'a volé ma voiture, mon bien le plus précieux!" Il doit aller chercher sa famille pour prendre le bateau. Il a ses billets pour le jour même. Coco et moi proposons de l'emmener chez lui avec ma 404. Je remonte à l'hôtel et après avoir fait un détour pour éviter le barrage des ATO de la veille, j'embarque Coco et le malheureux. Il habite BAB EL OUED. Sur ses indications confuses , encore sous le coup de l'émotion, nous nous rendons à son domicile où son épouse, angoissée, l'attend, avec deux enfants de 13 à 15 ans. Ils sont cachés dans le couloir, valises à la main. Sur le trottoir, des meubles entassés brûlent. Des voisins arabes accourent en voyant notre groupe :
"T'en vas pas, Sauveur, nous on va te protéger. Les Timsit ont toujours été les amis des arabes!"
Je leur lance : "Ah oui, alors pourquoi brûlez-vous les meubles des français ?
- C'est pas nous, j'te jure, c'est le voisin lui-même. Il a dit : mieux que je brûle tout, comme ça, les fellouzes ils en profitent pas!"
On revient au port. Les lamentations de la dame et les pleurs des enfants nous assourdissent.
On débarque nos passagers hagards et en larmes. Les fuyards partent en courant vers la grille salvatrice. Le jeune fils se retourne et nous envoie un baiser de la main. Puis ils se fondent dans la foule immense... Quelques instants plus tard, un coup de sirène du bateau à quai nous fait tressaillir. Ceux-là s'en vont. Pourvu que nos protégés aient réussi à embarquer!
Durant plusieurs jours des scènes de panique et de désespoir vont marquer ma mémoire ... Nous sommes épuisés. A raison de 12 à 15 heures d'attente et de tension par jour, en une semaine, je perdrai 8 kg alors que je n'en pesais que 57 !
La tactique que nous avions mise au point était de se relayer, par groupes : l'un suivait la queue, l'autre essayait d'avancer les voitures au fur et à mesure. Il fallait avoir la voiture sous la main pour pouvoir, en cas de besoin, la mettre au plus vite à l'intérieur de l'enceinte maritime, si le billet acquis était pour le jour même. Au bout de quelques heures, on intervertissait les rôles.
Un après-midi, Coco était allé chercher de l'eau à boire dans l'une des buvettes des escaliers sous les arcades de la Rampe Vallée. J'étais donc dans la file d'attente. Je guettais son retour et je surveillais également la 404 turquoise à quelques mètres de moi. C'est alors que je remarquai le manège d'un jeune arabe. Il s'adossait à une voiture, les mains derrière le dos. Puis, il faisait un signe de la tête.
Aussitôt, il s'engouffrait dans la voiture dont il venait de forcer la portière et se mettait au volant. Surgis de nulle part, 15 à 20 autres jeunes arrivaient. Les uns faisaient barrage au propriétaire accouru, les autres poussaient la voiture et l'emmenaient, au vu et au su du propriétaire désespéré et des policiers impuissants car désarmés !
Quelques heures plus tard, un jeune arabe s'approche de ma 404, tourne autour, visiblement intéressé. Ce n'est pas le même individu que j'avais vu la première fois et dont j'ai mentalement photographié l'allure et la silhouette, si ce n'est le visage. Pourtant, la tactique est la même, par contre. A cela près que je bondis vers le voleur qui est à quelques dizaines de mètres de moi. Le temps d'arriver sur lui et 4 ou 5 autres malfrats sont là. Je m'avance vers eux, l'air menaçant : "Allez ! emchou t'kaoudou!" (Allez vous faire f...) . Le premier s'avance vers moi. Alors je plonge la main dans la poche intérieure de mon veston, comme pour y prendre une arme en criant : "tebri n'ââtec din'immec ?" (Tu veux que je te donne la religion de ta mère : traduire par notre expression : "lui donner sa mère" ou lui casser la ... figure). Aussitôt, les voleurs s'enfuient à toutes jambes. Ils ne se sont plus approchés de la 404 que j'ai pu faire embarquer et emmener en France quelques jours plus tard.
Après plusieurs jours de cette vie surréaliste, j'obtenais tous les billets et papiers nécessaires au départ. Le 25 Juin 62, dans l'après-midi, toute la famille embarquait ...
Je revois - mais peut-être mon imagination me fait-elle voir l'image d'un film - le pavillon de poupe de notre paquebot se détacher sur la baie d'Alger La Blanche.
Ce devait être la dernière fois que je voyais Alger sous cet angle.
Après une nuit agitée dans des coursives bondées, puantes et étouffantes, nous arrivons à MARSEILLE.
Le comité d'accueil se compose de quelques dizaines de CRS qui nous font une double haie d'honneur. Il y a des barrières en tubes galvanisés pour nous canaliser. Contrôle d'identité, fouille au corps des hommes et des femmes, fouille des bagages. Tout y passe, même les cages des canaris et les paniers en osier tressé qui abritent les chats ou les chiens. Tout cela dans un silence sépulcral seulement troublé par quelques sanglots ou par des imprécations marmonnées entre les dents ...plutôt en arabe, des fois qu' "ils" entendraient ... Certains ont du mal à réprimer leur révolte. Des voisins les calment. On pleure. On se console et on se réconforte les uns les autres : on ne va pas perdre la figure devant eux, non ?
Au bout du corridor de barrières, deux panneaux : "Rapatriés : accueil " et "Rapatriés : sortie". C'était la première fois que je voyais cette inscription. Je ne savais encore pas que j'étais "rapatrié", donc ramené dans ma patrie. Pour l'heure, je me sentais plutôt "dépatrié". Je souffrais déjà très fortement du mal de l'ALGERIE.
37 ans après, je suis certain d'être tout à fait "dépatrié", de l'être définitivement et de ne jamais guérir d'une "algérite chronique" ...
En mettant le pied sur la terre marseillaise, j'aurais dû sauter de joie d'être revenu dans ma patrie. Je dois être un incorrigible ingrat, n'est-ce pas ?
Donc je suis dans la gare maritime de Marseille, à l'accueil des "rapatriés" : quelques planches sur des tréteaux et derrière, quelques bénévoles en uniforme de la Croix Rouge Française qui distribuent des casse-croûte. Des Musulmans sont mêlés à nous et ils refusent les "jambon-beurre" qui leur sont proposés. Les bonnes dames s'étonnent et ne comprennent pas . "Khallouf, machi m'lèh!" (cochon, c'est pas bon). On leur expliquera plus tard... Nos compagnons d'infortune devront se contenter de pain sec ... Un peu plus loin, des Scouts de France en tenue "Numéro ouahad' " (tenue N° 1, en belle tenue) ont également dressé un stand et proposent des rafraîchissements.
Je fais halte à cet étal. Un jeune de mon âge, portant uniforme et arborant sur sa poche de poitrine frappée de la fleur de lys sur croix potencée, les bandes blanches de chef de troupe, se tient là. Je lui tends la main gauche. Tout d'abord interdit, il réalise que je suis aussi Scout. Il serre ma main. Nous échangeons alors le salut scout de la main droite, le pouce recouvrant l'auriculaire, les trois autres doigts dressés. Nos mains s'étreignent, nos regards se croisent, se mouilllent puis se détournent ...
En un éclair, des milliers d'informations sont passées...
Ce fut l'un des rares témoignages de sympathie et de compassion dont je me souviens. Aujourd'hui encore, il m'émeut aux larmes, lorsque le bourdon m'attaque ...
Du côté officiel, l'accueil n'a rien d'humain, à part les murs compacts et impassibles des hommes en blouson 46 de drap bleu marine, si tant est que cela soit humain...
Nous avons trouvé un hôtel, Rue Colbert, je crois. Le lendemani, je reprenais la 404 au port et, après avoir acheté une carte routière de notre "patrie", nous sommes partis pour les PYRENEES ORIENTALES, à SAINT CYPRIEN-PLAGE où ma mère avait loué, dans l'unique immeuble de l'époque, le "Sol y Mar", un studio où s'entassèrent durant plusieurs mois les 6 membres de notre famille : pépé Amédée, mémé Eliza, maman, mon frère Pierre, mon épouse et moi.
Si notre situation était inconfortable, nous nous consolions en voyant nos amis CATHERINE logés, à ARGELES, dans un poulailler désaffecté et à peine nettoyé !
Les harkis, compagnons d'armes de mon frère au Goum BOUALEM qui étaient recueillis au Camp de RIVESALTES vivaient, quant à eux, dans des conditions plus inhumaines encore et dans l'indifférence la plus complète... qui se perpétue à l'heure où j'écris ces lignes !
Petit à petit, nous nous enlisâmes dans notre nouvel état ...


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