Cessez le feu

L'été est presque là. Le soleil flamboyant nous rappelle que, là-bas, à portée de vélo, la mer se réchauffe et que les dernières cigales nous attendent, plaquées dans les failles sombres des falaises aux eaux cristallines du Cap TENES ... Les filles et les champs de blé blondissent à qui mieux mieux ... Tout nous rappelle que la vie est belle sous ces cieux merveilleux.
Pourtant, en ce printemps 62, le coeur n'y est pas.
Chaque jour apporte son content de nouvelles affreuses : enlèvements, tortures, massacres ... La mort rôde autour de nous et on s'étonne d'être vivant alors que le voisin, l'ami ou le parent vient de disparaître ... Le pire c'est bien qu'on s'y est habitué, depuis toutes ces années.
Depuis le "cessez-le-feu unilatéral" du 19 Mars 62, l'Armée Française n'agit plus. L'Algérie s'enfonce dans un climat délétère, fait de terreur quotidienne, de désinformation, d'incertitudes et d'espoirs trompés.
Barbouzes du MPC, Mouvement Pour la Coopération, fellouzes, éléments incontrôlés de l'ALN, Armée de Libération Nationale, et de l'OAS, Organisation Armée Secrète, chacun y va de son attentat, de son arrestation, de son règlement de compte ou de sa "strounga", son plasticage...
A quelques mètres dans la rue qui s'ouvre, perpendiculairement à la nôtre, en face de notre maison, habite la famille OULD LARBI. Le fils aîné, silhouette massive, surnommé "Gouguette" alors qu'il jouait au football au GSO, le Groupe Sportif Orléansvillois, dit "Les lions du Chéliff", tient les deux hammams tout proches, refuges renommés des fells de la région ... Il y exerce ses talents de masseur, entre autres ....
Le plus jeune des fils OULD LARBI, Noureddine, un garçon de mon âge, malingre et noiraud est, lui, surnommé "Crochette". Etant enfant, il est tombé, main en avant, dans un kanoun, sorte de brasero en terre cuite, muni de supports qui sert tout à la fois de réchaud pour la cuisine et de moyen de chauffage en hiver. Sans doute mal soignée, la paume de sa main est restée racornie, il ne peut déplier ses doigts. Mais pas pour tout faire ...
Noureddine fait partie du MPC, dont le but officiel est, comme son nom l'indique, de favoriser la cohabitation entre les communautés...
A ORLEANSVILLE, le MPC est sous les ordres d'un dénommé GITS, délégué de la SAP, Société Algérienne de Prévoyance et d'un certain HAFNER, vaguement fonctionnaire à la Préfecture. Les effectifs fluctuent, suivant des raisons de discrétion, de sécurité.
Ils ont convaincu et recruté quelques jeunes arabes de la ville ainsi que les animateurs d'une radio locale dont l'un, Michel FORGIT, sévit encore à France Inter.
Ils possèdent tous une carte barrée de tricolore qui leur donne à peu près tous les droits. Ainsi, ils peuvent, sous la menace de leurs armes, faire évacuer les clients de l'hôtel HADJEZ lorsqu'il leur vient l'envie de prendre un verre au bar ou quand il s'agit d'héberger leurs congénères venus s'y réfugier après de sévères attaques de l'OAS à Alger ou à Oran. Quand nous sommes "vidés" de l'hôtel, les journaux du lendemain font état de la destruction de refuges des MPC ou d'exécution de ses membres par l'OAS. Ca se vérifie à chaque fois.
Ils peuvent aussi faire le vide en ville devant leur chef, obligeant, l'arme au poing, tous les promeneurs à changer de trottoir, lorsqu'il leur prend la fantaisie de défier la population locale en "faisant" la Rue d'Isly, principale promenade des Orléansvillois ...
Ils passent outre la police et la Gendarmerie, qu'ils narguent ostensiblement en exhibant leurs armes, ces messieurs ...
Noureddine est armé d'un PM MAT 49, Pistolet Mitrailleur de la Manufacture d'Armes de TULLE, modèle 1 949. Il l'emporte avec lui dans sa Dauphine blanche. Pour qu'on le voie bien, il le tient ostensiblement à la main, suspendu par la bretelle. Sa bande est à l'origine de plusieurs enlèvements et disparitions. Quelques-uns ont avorté, ce qui a permis d'identifier leurs auteurs, sans d'ailleurs aucune conséquence officielle pour eux ...
Ce fut le cas de M. SALVANO, un après-midi.
Avec son nez en bec d'aigle, son menton en galoche, ses jambes en douve de tonneau qu'il exhibe même en plein hiver car il affectionne particulièrement les shorts "à la papa" style BOROTRA-1 930 - longs et blancs, avec une ceinture - sa démarche en canard, sa faconde et sa tchatche appuyée d'une forte voix au défaut de langue prononcé, M. SALVANO est une figure de la région et même de toute l'Algérie : il a été une des gloires du foot d'Afrique du Nord ...
La cinquantaine sportive et dynamique, M. SALVANO est un personnage très connu et estimé de tous les Orléansvillois. Sa charmante épouse le seconde dans son commerce de meubles qui compte des magasins à BLIDA et à ORLEANSVILLE.
Le magasin d'ORLEANSVILLE est situé dans la Rue Georges CLEMENCEAU, celle que j'habite, et à seulement deux pâtés de maison de chez moi.
Cet après-midi-là, je travaille dans ma chambre lorsque des détonations éclatent. Aussitôt, je bondis sur la carabine US M1 que mon père a rapportée de la guerre, en 45, et je grimpe par l'échelle sur le toît en terrasse de la maison, où nous avons repéré des emplacements de postes de tir, pour le cas où ...
J'aperçois un attroupement au bout de la rue, mais je suis masqué par les alignements d'arbres qui jalonnent nos rues. Je redescends rapidement. Je range l'arme dans sa cache et je me dirige en courant vers le lieu de la fusillade.
Un fourgon de la police municipale sationnne, portières ouvertes, sur la chaussée, devant les "Meubles SALVANO". Des agents en uniforme sont à l'affût, l'arme au poing, dans les embrasures des portes ou derrière les ficus qui trouent de leurs emplacements ronds les trottoirs carrelés de notre ville.
Les badauds s'agglutinent dans la rue, de part et d'autre du magasin de M. SALVANO.
La Dauphine blanche de Noureddine est là, sur le trottoir, contre la façade de la maison SALVANO. Trois ou quatre individus en civil, parmi lesquels je reconnais Noureddine, mitraillettes braquées, dos au magasin, tiennent en respect les policiers.
On entend vociférer dans le magasin : d'autres barbourzes du MPC - car il s'agit bien d'eux - tentent d'entraîner à l'extérieur M. SALVANO qui se débat ...
Soudain, GITS apparaît sur le seuil. C'est un grand et corpulent rouquin au teint blafard, les cheveux coupés en brosse. A grands gestes et d'une voix forte, il ordonne aux policiers de dégager.
A ce moment, une patrouille de l'armée, composée de deux jeeps, arrive en trombe. Le jeune aspirant qui la commande saute en voltige du premier véhicule et vient aux nouvelles, alerté par les coups de feu que les barbouzes ont tirés de l'extérieur du magasin pour atteindre M. SALVANO. GITS intervient d'autorité et veut imposer silence au jeune officier, à grands gestes et en lui mettant sa carte du MPC sous le nez. Le jeune officier ne s'en laisse pas compter : il proteste, gesticule, fait non de la tête, regimbe en criant.
Discrètement, le fourgon de police disparaît après avoir récupéré ses troupes ...
On aperçoit alors trois ou quatre barbouzes qui entraînent de force M. SALVANO vers la 403 break grise de GITS. La foule crie : "Ils vont l'enlever !". M. SALVANO se débat, appelle à l'aide, se laisse tomber sur le sol où il est traîné. Il n'a pas l'air blessé. Il injurie et frappe ses ravisseurs à coups de poings et de pieds.
Tout à coup, l'aspirant , bousculant le servant de la pièce FM sur affût de la seconde jeep saisit le fusil-mitailleur, l'arme, le pointe en direction des MPC , les met en joue et hurle : "Foutez le camp ou je tire!"
Devant le ton ferme de l'officier et alors que les soldats prennent aussitôt position de tir derrière les autos, les arbres et dans les caniveaux, les badauds huent et invectivent les MPC qui marquent un flottement. M. SALVANO en profite pour se dégager. Il bondit dans son magasin dont il claque et verrouille la porte. Tension éprouvante : il y a du plomb dans l'air. Enfin les barbouzes lâchent prise et abandonnent leur proie. Avec un bras d'honneur, sous les cris de rage des badauds, GITS et ses sbires, un sourire de défi aux lèvres, embarquent dans leurs autos et s'éloignent à petite vitesse, pour narguer les soldats.
M. SALVANO sort alors de son magasin. Il court embrasser l'officier et ses hommes. Tous les badauds, qu'ils soient européens ou arabes, applaudissent et acclament le courageux otage et ses sauveteurs.
Qu'est-ce qui a valu à M. SALVANO l'intervention des sbires du MPC ? Avait-il la réputation d'être un des meneurs de la résistance aux ordres gaullistes, en tant qu'ancien de la 2ème D.B.? Etait-il sous le coup - article 16 oblige - d'un arrêté administratif d'internement comme celui qui m'avait conduit, un an plus tôt, au CTT, Centre de Tri et de Transit de MEDJADJA, en compagnie d'autres dirigeants d'associations ou d'autres anonymes ? Ou alors était-il victime d'une dénonciation auprès d'OU RABAH, le préfet honni? Le bon plaisir des barbouzes avait fait le reste, en toute impunité. Un heureux hasard a fait basculer le sort en sa faveur ... peu auront cette baraka ...
En cette période troublée, chacun était susceptible de tomber entre les griffes des assassins patentés par le pouvoir gaulliste, dirigés par le sinistre BITTERLIN, dont les fantaisies criminelles n'avaient pas de limites.
La France métropolitaine de 40 a subi la milice. Les miliciens pouvaient être identifiés à leur uniforme et, au moins prenaient-ils ce risque, eux. Nous, nous avons connu le MPC dont l'existence est encore niée par les PASQUA et Compagnie...
Quelques jours après cet évènement à la conclusion heureuse, nous nous rendons à notre maison de TENES, la "maison rose" du quartier de La Marine, "en bas le port".
Nous sommes en train de bavarder entre amis lorsqu'un bruit qui a fait une traînée de poudre dans toute la ville nous parvient : "Les MERAOUI embarquent!"
.Les MERAOUI, c'est cette famille de Harkis de TENES qui, du plus jeune au plus vieux en état de porter les armes, servent, sous les ordres du Sergent HALIMI, les couleurs de la France depuis plusieurs années. Ils se déplacent en file indienne, à une dizaine de mètres les uns des autres. Ils ont tous à la bretelle la "canne à piche", un fusil LEBEL, ainsi nommé en raison de la longueur de son canon. Le Sergent HALIMI est un "béret rouge". Il est armé d'un pistolet et porte toujours une canne ou un bâton de marche à la main. Ils sont vêtus d'une djellaba brune à fines rayures, un peu comme celles des "Tabors Marocains". Ils sont chaussés de "Pataugas" ce qui fait que leur troupe, forte d'une vingtaine d'hommes, apparaît soudain et disparaît comme elle est apparue, silencieuse, muette, calme et sereine, fantômatique. On leur prête un "bilan" impressionnant...
Les MERAOUI embarquent ! Tous les jeunes sautent sur leur vélo, leur scooter ou leur moto et se dirigent vers le port où un minéralier et un pinardier viennent d'amarrer à quai. Je me joins au mouvement.
A l'entrée du port, jetée Ouest, là où on vient d'installer de hautes grilles pour fermer l'accès à la zone portuaire, il y a un attroupement.
Quelques gendarmes sont là, avec leur "Estafette". Ils interdisent l'accès aux quais. Face à eux, un jeune lieutenant que j'identifie comme le lieutenant LALLEMAND, fils du Colonel commandant le 22e R.I. de TENES.
Cette famille a payé un lourd tribut à la guerre d'Algérie.
Le Lieutenant LALLEMAND parlemente avec les gendarmes. Il est suivi d'un convoi de quelques GMC emportant femmes, enfants et bagages des Harkis.
Je m'approche pour mieux suive l'évènement. Le ton entre les militaires est vif. Le maréchal-des-logis-chef qui commande les gendarmes secoue négativement la tête en répétant : "Négatif! Négatif!". Je comprends qu'il ne veut pas laisser passer les Harkis dont le passage est réservé sur un des cargos. On saura plus tard que le navire a été affrêté aux frais de la famille LALLEMAND ...
Le jeune lieutenant s'emporte. Les badauds, mis au courant, apostrophent puis conspuent les gendarmes qui demeurent inflexibles.
Mââmar, un camarade de jeux arrive, tout essoufflé, sur son vélo grinçant : "Les gars, les fells arrivent, putain, ça va barder!". En effet, au loin, sur la route qui longe la plage, s'avance un groupe d'arabes gesticulants. Quelques uns semblent en tenue militaire et on distingue nettement les armes qu'ils brandissent.
On avertit le Lieutenant. Il grimpe sur le capot d'un camion pour juger la situation. Il saute à terre : "Reculez! Ecartez-vous!" nous enjoint-il. Nous prenons nos distances. Le lieutenant poursuit : "F.M.! en batterie, face aux gendarmes! Ouverture du feu à mon commandement!". Les culasses claquent. D'abord pétrifiés, les gendarmes réalisent que les soldats sont décidés à s'ouvrir un passage et qu'il suffit d'un geste pour que l'incident tourne à la tuerie! En désordre, ils battent en retraite, s'engouffrent dans l'Estafette et démarrent en trombe sous les huées et les caillasses de l'assistance.
Le convoi franchit les grilles. Un détachement les referme et en assure la garde.
Sur le quai, à quelques centaines de mètres, les camions se sont arrêtés près du bateau. Leurs passagers en descendent et montent la passerelle.
Il était temps! Quelques fells en tenue para-militaire, débraillés et émêchés s'approchent des grilles en injuriant et en menaçant.
Prudemment, les badauds se sont égaillés ... et, bien sûr : rien vu, rien entendu ...
De loin, juchés sur le mur de la jetée Ouest, derrière le dock, nous assistons à l'embarquement des harkis. Bientôt, le rafiot largue les amarres, quitte le quai puis s'éloigne du port.
Le convoi militaire, à vide, ressort de la zone portuaire. LALLEMAND est sur le marchepied de son GMC. Lui et ses hommes sont hilares : ils jubilent et nous les ovationnons chaleureusement. Les fells, dépités et impuissants n'ont plus que la ressource de brandir frénétiquement leurs armes en injuriant et en faisant des gestes obscènes ... Ce soir, au Quartier, le champagne coulera à flots!
Le Lieutenant LALLEMAND a fait mentir le surnom de "22ème bidon" méchamment attribué à son Régiment en raison de pertes imbéciles et navrantes qu'il a subies au début de son engagement dans la guerre d'Algérie.
Grâce à son courage et à son audace, quelques-uns des Harkis de la région ont pu sauver leur vie.
D'autres officiers dignes de ce nom ont pu, au prix d'une action d'éclat, mettre à l'abri leurs compagnons d'armes.
Nous ignorions qu'au même moment, des dizaines de milliers de Français-Musulmans étaient voués à une mort atroce, de par la volonté de DE GAULLE, et de ses acolytes MESSMER, JOXE et autres BUIS...



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