Les anarchistes du Dahra

 

            Issu de l’exaltation de l’individualisme et de la liberté de la révolution de 1789, l’anarchisme était une doctrine politique qui prônait la substitution de l’initiative individuelle à l’action d’un gouvernement pour faire triompher la liberté, la fraternité et la solidarité dans un mode communautaire adapté à chaque individu.

C’était un programme bien alléchant, surtout en période difficile.

Le mouvement connut ses heures de gloire dans la seconde moitié du XIX ème siècle.

Ses précurseurs furent, pour la tendance individualiste, l’Anglais William Godwin, Les Allemands Max Stirner et Friedrich Hengel, le Français Pierre-Joseph Proudhon et pour l’autre, communiste, Bakounine et Kropotkine.

Le drapeau noir fut l’emblème de ces idéalistes. Leurs ennemis jurés allaient de la bourgeoisie au marxisme.

Dès la révolution de 1830 et la révolte des canuts lyonnais (novembre 1831), les anarchistes avaient fait quelques apparitions.

Lors de la Commune de Paris, en 1871, plusieurs des meneurs étaient anarchistes, comme Louise Michel. Ils furent bannis vers la Nouvelle Calédonie ou l’Algérie. Le plus célèbre d’entre eux était Elisée RECLUS, géographe universellement reconnu, qui fut exilé en Suisse. Il avait quatre frères : Onésime, qui fut son collaborateur, Elie, également anarchiste, banni en Belgique, enfin, Paul et Armand qui ne suivirent pas le même chemin.

Des illuminés vinrent se joindre aux premiers et des attentats furent commis.

Le plus célèbre de ces exaltés, connu sous le nom de ‘’RAVACHOL’’, se nommait KOENIGSTEIN. Il inaugura la série des ‘’matins blêmes’’ avec ‘’la veuve’’ dans le rôle titre…

En décembre 1893, Auguste VAILLANT lançait une bombe à la Chambres des Députés. Il fut exécuté en février 1894. HENRY, auteur de plusieurs attentats, fut exécuté en juin de la même année.

Enfin, Santo CASERIO assassinait le Président de la République Sadi CARNOT le 24 juin 1894. Il fut guillotiné deux mois après.

Mais que vient faire là notre Dahra ? Nous y venons.

Un jour de 1888 débarque à Alger un homme d’une trentaine d’années, bien sous tous rapports ( N.D.L.R. : de nos jours, on dirait  B.C - B.G. ), et … Ingénieur sorti de Centrale.

Il venait pour acquérir un domaine agricole qu’il comptait exploiter avec ses frères et son père, déjà installés en Algérie.

Paul REGNIER, après une visite à Alger à ses frères Henri et Charles, partit en quête du domaine convoité.

Il jeta son dévolu sur un site isolé, sans aucune route et à plusieurs heures de cheval du plus proche village, mais accessible par mer : la baie de l’oued TARZOUT, entre POINTE ROUGE et EL MARSA.

Ses bonnes manières, sa faconde, son élocution et son instruction lui firent rapidement trouver des amis fidèles à Ténès : TRACOL, quincaillier, MAZAS, forgeron, ABDELKADER, interprète judiciaire, MOHAMED BEN AZZOUZ, qui devint son homme-lige, ainsi que parmi la bourgeoisie locale, raffolant d’un aussi disert commensal.

Son domaine était tenu de façon exemplaire et donnait des produits aussi variés que d’excellente qualité.

Il se disait marié et père de deux fillettes, mais … vivait en union libre avec … la fille d’Elisée RECLUS !

Bientôt, à son entourage s’installèrent André RECLUS, Léonce COTTINAUD, François TARGE et le ‘’marquis’’ FRANCASTEL.

Puis ce fut le tour d’Emile BOISSON, fin lettré vivant - en union libre - avec la fille d’un colon de CAVAIGNAC, Louise LAVILLE et qui devint le cantinier de la troupe. Louis TRACOL, neveu de l’ami de Ténès, Jean-Baptiste LORTAL, boulanger, Antoine LOPEZ, maçon et déserteur de l’armée espagnole, Jules XIXONNET, tailleur à façon qui se déplaçait de ferme en ferme… et de geôle en cellule car, ferme dans ses convictions et de répartie facile, il avait pour cible la maréchaussée locale qui le lui rendait bien.

La quiétude de la communauté allait être troublée par l‘affaire RAVACHOL et ses conséquences.

REGNIER est surveillé dans tous ses déplacements. Il se rend souvent à Ténès où il va coucher dans le garni de Mme SUAOS et dîner au restaurant de Germain ROBERT .

Au Cercle Civil, il bavarde avec le Juge MENIEL, son suppléant, LEFRANC et l’interprète GREGOIRE.

Il prend le ‘’Ville de Mayenne’’ au port de Ténès pour se rendre à Alger où il est signalé par télégraphe…

Parfois ce sont ses frères qui lui rendent visite mais également, via Oran, son beau-père Elisée RECLUS !

C’est alors la mobilisation de toutes les forces de police…

On enquête sur le clan mais on est souvent vertement rembarré aux cris de « Vive l’Anarchie ! ».

Suivent des perquisitions au cours desquelles on découvre un ‘’butin’’ de lettres et de documents anodins. Cependant, sur un rapport du 21 décembre 1893 du commissaire de Ténès, FOURNIER, le Préfet d’Alger

donne  l’ordre de perquisitionner chez tous ces suspects.

’Sur la réputation de ces gens dans le pays’’, une véritable opération militaire est organisée mais elle ne donne lieu qu’à l’interpellation d’un Bulgare, SCHEITANOF. La ferme RECLUS est alors investie pour la saisie … d’un traité de chimie de LANGLEBERT. Un des occupants de la ferme, BOISSON, prend une attitude provocante envers les gendarmes. Il est aussitôt arrêté avec RECLUS, LOPEZ, LORTAL, SCHEITANOF, XIXONNET, TRACOL, MENOUAR BEN AROUSSI. Tous sont conduits à la maison forestière pour y être détenus.

Des perquisitions chez TARGE et COTTINAUD permettent de saisir des ‘’lettres de plusieurs anarchistes’’.

Mais l’affaire s’est ébruitée et la presse s’en empare. Ténès est alors sur les dents !

Le commissaire central, estimant que cette ‘’concentration d’anarchistes’’ trouble l’ordre public, fait traduire les récalcitrants en justice.

Le 21 janvier 1894, le tribunal correctionnel d’Orléansville condamne BOISSON à 6 mois de prison, XIXONNET à 5 mois, SCHEITANOF à 4 mois, LORTAL à 15 jours et TRACOL Laurent à 25 F d’amende.

Les jeunes magistrats de Ténès ainsi que l’Administrateur Adjoint GODART sont convoqués chez le Procureur qui les tance vertement pour avoir fréquenté l’anarchiste REGNIER.

Le conseil municipal de Ténès prend alors, contre son maire, une motion de soutien aux fonctionnaires calomniés.

Or, FOURNIER s’avère être un joueur invétéré couvert de dettes qui s’adonnait à son vice à Ténès au Café L’APOLLON, chez CAMILLIERI, avec Joseph BRET, le gérant de la maison de tolérance…

Il sera déplacé et sanctionné.

Les autres protagonistes, MENIEL, LEFRANC et GREGOIRE seront eux aussi remplacés mais pas sanctionnés grâce à la délibération municipale.

Bien qu’il ait invité André RECLUS à dîner à la pension VUILLEMIN, le Receveur des Domaines VIGOUROUX put demeurer à Ténès de nombreuses années…

Peu à peu, les choses reprendront leur cours normal.

D’autres familles : POCQUET, TOURRENC, LHERITIER, Marcel COURRIEUX, rachèteront les domaines, à l’exception des fermes COTTINAUD et REGNIER qui durèrent jusqu’à la fin de l’Algérie française.

Le fils de Paul, Jacques REGNIER, résidera non loin de l’îlot de COLOMBI.

Chacun des ‘’enragés’’ finit par se ranger, à l’exception toutefois d’Emile BOISSON qui se convertit radicalement au … communisme (!) et continua à convier toutes sortes de personnages qui passaient le plus clair de leur temps à parler politique…

 

Voilà, rapidement brossé, d’après la pétillante nouvelle de Luc TRICOU, l’épisode tragi-comique du ‘’foyer anarchiste’’ du Dahra.